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Usage des drones

Une médaille pour les pilotes de drones ? Début 2013, les Etats-Unis ont créé une distinction destinée aux militaires chargés de manier ces robots volants envoyés dans des pays lointains pour des missions de surveillance ou des actions létales. Devant la levée de boucliers, ils ont dû faire machine arrière. Dans l’ordre des décorations, cette Distinguished Warfare Medal devait précéder la Bronze Star «  étoile de bronze » qui récompense les actes d’héroïsme effectués au mépris du danger.une association américaine d’anciens combattants , les Vétérans des guerres étrangères (VFW) n’a pas supporté de voir ainsi reléguées au second plan les qualités du guerrier « à l’ancienne » prêt à se sacrifier sur le champ de bataille. » Les médailles qui ne peuvent être gagnées qu’au contact direct du combat doivent représenter plus que celles qui sont décernées à l’arrière » a estimé son président , John E.Hamilton.

Même incompréhension du côté du quotidien régional The Dallas Morning News. « Un opérateur de chariot élévateur dans un entrepôt de base aérienne de Bagram, près de Kaboul, fait face à considérablement plus de danger qu’un pilote de drone »écrivait-il.

Si faire la guerre sans quitter son pays, par écrans d’ordinateurs interposés , ne relève plus de la science-fiction , il est encore difficile d’évaluer l’impact d’une telle évolution. Fini le culte du poilu anonyme , ce martyr risquant sa vie dans les tranchées boueuses de la guerre de 1914-1918 qui endurait d’interminables souffrances . L’arrivée des robots tire un trait sur le récit héroïque d’antan fait de courage physique et de sacrifice de soi- deux notions qui tendent à disparaître du lexique militaire. »Depuis Homère jusqu’à nos jours , les luttes à mort ont toujours fait les meilleurs récits »analyse le philosophe et historien Tzvestan Todorov » il y a en elles une dimension censée incarner la virilité qui fait vibrer les hommes : tirer le plus vite, le plus loin, le mieux, sortir vainqueur d’adversaires multiples. Ces motifs traversent les Rambo et les westerns. »

Aujourd’hui, le corps musculeux de Sylvester Stallone est un peu décalé face aux pilotes de drone, ces hommes en uniforme que les photos montrent dans de confortables fauteuils pilotant leurs engins à distance à l’aide d’un joystick » Les drones rendent la tâche du cinéaste ou du romancier de guerre plus difficile, car dans le comportement du manipulateur informatique qui visualise sa cible sur un écran comme dans un jeu vidéo, il n’y a pas grand-chose d’héroïque » poursuit Tzvestan Todorov.

Ces engins télécommandés sont devenus l’outil privilégié des guerres actuelles contre le terrorisme. Au Mali, la France les a utilisés pour repérer les  combattants d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI).Au Pakistan et au Yémen, des drones armés ont été mis au service de la politique américaine d’assassinats ciblés contre des djihadistes présumés , notamment le chef des talibans pakistanais, Hakimullah Mehsud , tué au Pakistan en novembre , dans la région de Waziristan du Nord. Et nous n’en sommes encore qu’aux prémices de cette technologie : l’industrie militaire planche en ce moment sur une nouvelle génération de drones de combat plus autonomes et mieux armés. « depuis la guerre du Vietnam, il est devenu inadmissible qu’un soldat américain meure au combat » observe Fabien Locher, chargé  de recherche au CNRS. » Toute perte militaire soulève un sentiment d’indignation dans la population »

Les robots volants permettent précisément de tuer sans être tué, au point que certains voient en eux l’arme du lâche par excellence. »Considéré à travers le prisme des valeurs traditionnelles , tuer par le drone, écrabouiller l’ennemi sans jamais risquer sa peau, apparaît toujours comme le summum de la lâcheté et du déshonneur «  écrit le philosophe Grégoire Chamayou dans Théorie du drone (La Fabrique, 2013).Lorsque l’engin télécommandé devient machine de guerre , c’est l’ennemi, alors, qui est traité comme un matériau dangereux. On l’élimine de loin en le regardant mourir à l’écran depuis le cocon douillet d’une « safe zone » climatisée. La guerre asymétrique se radicalise pour devenir unilatérale. Car, bien sûr, on y meurt encore, mais d’un côté seulement ». Cette mort vue du ciel est plus abstraite que sur terre A la question »Que ressentez-vous quand vous larguez une bombe au-dessus de Gaza, » le colonel Michel Goya, chef du bureau recherche du Centre de doctrine d’empoi des forces de l’armée de terre, raconte que le général Dan Haloutz, alors chef d’état-major des armées israéliennes , répondait dans un article publié dans Ha’aretz en 2002 »ne légère secousse lorsque la bombe décroche, ça passe au bout d’une seconde» .

Selon Grégoire Chamayou, la guerre des drones s’apparent à une traque : il s’agit moins d’immobiliser l’ennemi que de l’identifier et de le localiser.Un rapport publié par une université de Floride la(Joint Special Operations University) proposait d’ailleurs en 2009, de «  placer la chasse à l’homme au fondement de la stratégie états-unienne ». Face à ces engins télécommandés, les kamikazes qui engagent leur corps dans la bataille veulent se présenter comme les derniers survivants de l’ère de l’héroïsme. « Le terrorisme apparait comme une forme désespérée de résistance contre l’anonymat des guerres contemporaines jusqu’au suicide qui est l’extrême pointe du courage individuel »analyse l’historien Jean-Noël Jeanneney.

Emblème d’une histoire moderne de la couardise, le drone a aussi des vertus : il préserve la vie des soldats qui le pilotent et réduit le risque de tuer des civils, en faisant mieux de ce point de vue, qu’un missile Tomahawk ou qu’une bombe larguée par avion. » Les armes portées par les drones sont parmi les plus précises qui soient »argumente le philosophe et juriste Jean-Baptiste Jeangène Vilmer » Le fait qu’elles soient tirées depuis un appareil piloté à distance permet au télépilote , précisément parce qu’il ne risque pas sa vie, de prendre son temps, de choisir le bon moment et d’annuler le tir à la dernière minute si un civil entre dans le champ. Tout ça peut être fait en équipe avec l’aide d’un conseiller juridique et avec la pression de l’enregistrement qui permettra ensuite d’établir d’éventuelles responsabilités en cas de violation de la proportionnalité ou en cas de distinction entre civile et combattants, par exemple. »

Jean-Baptiste Jeangène Vilmer relativise le risque de se tromper de cible ou d’abattre des voisins situés dans le périmètre d’action . « Dans les zones où les frappes de drones ont lieu , une opération terrestre ferait beaucoup plus de victimes civiles , comme le montrent d’ailleurs les opérations pakistanaises. Il n’est donc pas justifié de risquer davantage sa vie :au contraire, il est moralement justifié de ne pas le faire. Ce n’est pas de la lâcheté, mais de la sollicitude, du souci de l’autre et de la prise en compte des conséquences dans la réflexion morale. »

On voit là se dessiner une nouvelle figure de l’héroïsme qui vient redorer le blason des militaires envoyés sur des opérations décriées. Pour avoir l’étoffe d’un héros, nul besoin de braver la mort avec panache, en digne héritier des mythiques chevaliers du ciel de la première guerre mondiale.Nul besoin non plus de ramper sur des sols gorgés d’eau, à l’image des soldats de 14-18, dont les monuments  aux morts célèbrent le courage. Au XXI ème siècle, on ne mesure plus la valeur du guerrier à sa témérité physique mais a sa noblesse d’âme.Il y a dix ans, l’Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr a d’ailleurs intégré un pôle d’excellence «  éthique et de déontologie militaire » pour la formation des futurs officiers. «  Il s’agit d’en faire des gens qui ont des préoccupations éthiques, une capacité à réfléchir, des êtres humains qui combattent dans la plus belle tradition chevaleresque » affirme l’historien Christophe Malis, professeur associé de cette école.

 La page qui s’écrit aujourd’hui repose donc sur l’idéal d’une guerre domestiquée : elle s’interdirait les coups bas et, pour aller au bout du raisonnement , pourrait offrir à l’ennemi un droit de reddition. Cette histoire « positive »est devenue un ingrédient essentiel de la défense nationale. Fondé sur l’esprit de retenue, ce discours répond aux angoisses des sociétés contemporaines , qui ont été traumatisées par les tueries du XX ème siècle. Sans doute est-il le signe que l’onde de choc de 14-18, qui a donné naissance a de puissants mouvements pacifistes  et laissé dans les mémoires l’empreinte du deuil, travaille encore les consciences. » Tenir ce discours permet aux démocraties occidentales d’épouser un point de vue critique sur la guerre, »constate l’historien Nicolas Offenstadt » «  Les guerres sont plus immédiatement interrogées par les opinions publiques, donc elles mettent en avant le côté humanitaire des soldats ».

Réinventé au gré des évolutions du monde et des mentalités , le récit héroïque a de beaux jours devant lui. «  La guerre et le récit de guerre sont consubstantiels » conclut Tzvetan Todorov » comme si la guerre avait lieu, entre autres, pour engendrer des récits de guerre et que  ces derniers avaient pour but d’éduquer les esprits à la perspective de nouvelles interventions militaires. C’est une sorte de donnant- donnant. »

(Article de Marion Rousset  Le Monde du samedi 3 mai 2014)

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