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Les combats de Chasselay-Montluzin

Les combats de Chasselay-Montluzin

 

 

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Réflexions sur les combats de Chasselay-Montluzin des 19 et 20 juin 1940

par le Chef de bataillon (er) Maurice COM

 

 

 Lorsqu'il s'est agi de préparer la relation des événements de Chasselay et Montluzin des 19 et 20 juin 1940 , il m'est très vite apparu que la mise en présence des différents acteurs du drame , le lieu et le moment où ils vont se rencontrer , constituaient les éléments d'une véritable tragédie antique . C'est donc une véritable tragédie , au sens théâtral du terme , qui va se jouer d'abord à Montluzin le 19 juin , à Chasselay ensuite le 20 juin , pour se terminer par le massacre au lieu dit <<vide-sac>> , à la fin de la journée du 20 juin.

Les acteurs du drame

 

Côté Allemand , nous avons à faire au régiment << Gross Deutchland>> , régiment d'élite de la Wehrmacht .Il n'a pas encore combattu et défile depuis Troyes , à la tête d'une division blindée puissamment armée , sans avoir jamais rencontré de résistance . Il est accompagné par des SS qui ont officiellement une mission de relation avec la population civile des territoires occupés , mais qui en fait jouent le rôle de << commissaires politiques>> , le totalitarisme national-socialiste copiant en cela le totalitarisme socialo-soviétique.

Côté Français , la 3ème compagnie du 25ème Régiment de Tirailleurs Sénégalais , un régiment tout nouvellement formé de jeunes tirailleurs , pour la plupart originaires de Guinée , bien instruits et qui appliquent les ordres à la lettre Pour eux << Vaincre ou mourir >> n'est pas une vaine formule dans une phase de combat défensif , cela se traduit individuellement par : << je repousse l'ennemi ou je meurs dans mon emplacement de combat >> Ils croient sincérement que perdre la vie en guerrier est un sort préférable à mourir en vieillard.

Comment les Allemands perçoivent-ils les Africains ?  Depuis le traité de Versailles , l'Allemagne n'est plus une puissance coloniale ; c'est pour elle une des grandes frustations de ce traité.

Outre la fin du rôle qu'elle s'était attribué dans ce domaine , à l'instar des autres puissances coloniales , depuis 1882 (fondation de la Ligue Coloniale à Berlin ) , l'amputation de ses colonies lui a ôté tout contact avec l'élément Africain . La seule perception de ces <<soldats noirs >> qu'elle conserve , est celle des combattants  Africains de la guerre 14-18 . Or les hommes de la << Force Noire>> (voir la publication du Colonel Mangin) sont autant des guerriers que des soldats ; ils sont issus ou ont vécus dans l'ombre des troupes de Samory , Behanzin ou Rabah- pour lesquels couper la tête de l'ennemi vaincu était chose tout à fait normale - qui n'ont été vaincus qu'en 1898 , voire 1900 . De surcroît , l'esprit prussien a toujours répugné à employer des troupes <<indigènes>> sur le territoire européen , contrairement à notre propre politique que les Allemands critiquent et condamnent fortement.

C'est donc toute l'armée coloniale qui est dans leur collimateur et des ordres sont donnés aux troupes Allemandes d'être extrêmement sévères à l'égard des soldats coloniaux de l'armée Française . << Il est établi que des soldats Français coloniaux ont mutilés des soldats Alemands prisonniers . Envers ces soldats indigènes , toute bienveillance serait une erreur , ils sont à traiter avec la plus grande rigueur >>. (note du Chef d'Etat-Major du Général Gudérian)

Notons aussi que depuis le début de l'offensive , chaque fois que les troupes Allemandes se sont heurtées aux troupes coloniales , les combats ont été très rude et les pertes très sévères.

Cela explique que la plupart des combats opposant les Allemands aux coloniaux se terminaient par l'exécution de ces derniers , qu'ils fussent blancs ou noirs , les uns parce qu'ils étaient les descendants des guerriers de 14 , les autres parce qu'ils avaient osé les utiliser et les encadraient . Le Lieutenant Pangaud , artilleur et commandant la batterie de 75 , n'aura la vie sauve que parce qu'il aura eu le temps d'expliquer qu'il ne participait pas à l'encadrement des troupes noires.

Le moment du drame

Les combats vont se dérouler les 19 et 20 juin , pendant cette période d'incertitude qui s'étend du 17 au 25 juin , c'est à dire depuis la demande d'armistice le 17 , jusqu'à son acceptation le 22 et sa signature le 25.

Rappelons les faits locaux et nationaux qui vont s'entremêler étroitement.

Le 16 juin , dans le cadre de la défense de LYON sur le plan tactique et de la protection des arrières de l'armée des Alpes sur le plan stratégique , les légionnaires arrivent dans le secteur et commencent à aménager le terrain . Mais ce même 16 juin , le gouvernement Reynaud tombe , remplacé par celui du maréchal Pétain.

Le 17 , les légionnaires sont relevés par les tirailleurs qui continuent l'aménagement dans le cadre de la même mission , alors que dans la nuit du 16 au 17 , le nouveau gouvernement a demandé l'armistice aux Allemands , et que le 17 à 12h30 , le maréchal Pétain lit son message à la radio et prononce ces paroles ambiguës: << c'est le coeur serré que je vous dis aujourd'hui qu'il faut cesser le combat >>

Comment interpréter ces paroles , qui seront d'ailleurs rectifiées dès le lendemain dans le texte destiné à la presse? Certains , compte tenu de la << lettre >> , d'une simple demande d'armistice et du fait que les Allemands continuent leur progression , poursuivent les combats ou d'autres , s'en tenant à son << esprit>> et aux paroles malheureuses du maréchal , vont arrêter les combats.

Mais surtout , dans la nuit du 17 au 18 , le Président Herriot , président de l'Assemblée Nationale , mais aussi maire de LYON , arrache au maréchal la déclaration de <<LYON ville ouverte >> qui devient officielle dans la journée du 18 juin . Parallèlement , le général Bineau , chef du cabinet militaire du maréchal Pétain , informe le commandement militaire Français de cette décision en indiquant qu'il faut évacuer les troupes Françaises . Las .. les ordres passent, mais ils ne parviendront que le 19 au soir , mais c'est trop tard , les combats ont été engagés dès le matin (et mal engagés , nous le verrons plus tard ) , à la grande fureur des Allemands qui pensaient pénétrer dans LYON , ville ouverte , sans avoir à combattre.

 Le lieu du drame

L'endroit le plus propice pour installer le pivot de la défense le long de la N6 , n'est autre que le couvent de Montluzin . C'est là que le capitaine Gouzy , qui commande la compagnie et le sous-quartier , va installer les 75 du 405éme régiment d'artillerie , qu'il a reçu comme appui au sein du PA 6 . Cela les Allemands ne l'admettent pas non plus << Nous ne comprenons pas que vous ayez pris position dans un lieu sacré (le couvent) , nous n'aurions jamais fait cela >>.

Le noeud de l'action

Le noeud de l'action ne peut être ici que le début du combat , lequel s'engage très mal comme je l'ai dit plus haut , en faisant allusion à la déclaration de << Lyon ville ouverte >>

Pour en être convaincu , il suffit de lire le rapport du capitaine Gouzy , << des auto-mitrailleuses Allemandes , suivies par des chars , arrivaient au grand barrage . Sur la première auto-mitrailleuse et à découvert un officier Allemand faisait des signes d'amitié et prononçait des paroles que l'adjudant Requier , à une centaine de mètres de là , ne comprenait pas.

S'emparant du fusil de l'un de ses hommes , l'adjudant Requier mettait en joue et faisait feu sur l'officier Allemand qui tombait mortellement touché , semblait-il . Il était 10h30 , le combat était engagé>>.

Il est tout à fait louable que le capitaine Gouzy , dans son rapport , modère l'attitude de son subordonné , mais l'histoire veut la vérité , et le récit de l'adjudant Requier lui-même , dans son compte rendu est tout autre << une voiture de reconnaissance arrivait au barrage . Un militaire Allemand , probablement un officier , agitait un drapeau blanc et nous ayant aperçu cria << ne tirez pas >> je fis feu et il s'affaissa ; l'ennemi riposta immédiatement par mitraillettes>>

Sans commentaire , si ce n'est d'effectuer le rapprochement avec le fait que les Allemands savaient eux  , que Lyon était déclarée << Ville ouverte >>

 L'intrigue

Ce seront les différentes missions que reçoivent , ou vont s'assigner , le capitaine Gouzy et ses hommes , et leur incidence sur la réception qu'en auront les Allemands.

Nous avons vu au début de ce texte , la double mission , explicite et implicite que reçoit le 25éme R.T.S : la défense de Lyon et la protection des arrières de l'Armée des Alpes . L'une et l'autre de ces missions ne sont valables que si Lyon se défend . Mais l'une comme l'autre tombent à partir du moment où Lyon est déclaré ville ouverte . La première explicitement , la seconde du fait qu'il n'est plus possible de retarder valablement l'avance Allemande à partir du moment ou les ponts sur la Saône et le Rhône ne sont plus coupés.

Les combats au nord de Lyon , qui se voulaient retardateurs , ne le sont même plus , et cela est si vrai que lorsque les combattants Allemands réussissent à pénétrer dans le couvent de Montluzin , le 19 juin à 15h00 , d'autres sont déja arrivés à Lyon et vont se manifester à 16h30 cours Lafayette , à Villeurbanne .... et ailleurs . Dès lors , si les combats ne sont plus justifiés , ni sur le plan tactique , ni sur le plan stratégique , ils vont l'être sur le plan de l'honneur.

A partir du 19 juin au soir , la mission change et les hommes du capitaine Gouzy font ce choix : ce sera le combat pour l'exemple et pour l'honneur : <<nous étions environ une vingtaine de blancs d'encadrement et un grand nombre de tirailleurs Sénégalais . Le capitaine nous demanda quels étaient les volontaires pour le dernier baroud d'honneur , la Coloniale ne se rendant pas sans un dernier combat . Tous répondirent présents et nous prîmes nos dispositions de combat tout autour du parc >> (récit du caporal mitrailleur Scandariato sur les combats du 20 juin)

Alors qu'ils savent pertinemment que les Allemands sont entrés dans Lyon sans coup férir , et que leur combat n'a plus tactiquement de raison d'être , le capitaine Gouzy et ses hommes vont se battre d'abord pour l'honneur en exécutant jusqu'à l'extrême limite les ordres reçus , mais surtout , en cette période d'abandon général , pour l'exemple , en voulant prouver que l'on pouvait résister , avec la simple volonté de se battre , à un ennemi supérieur en tout . En ces deux jours de combat , ils vont infliger des pertes sévères aux Allemands : une centaine de tués dont 8 officiers et 50 blessés.

Ces derniers vont très mal accepter leur pertes , et alors qu'en d'autres lieux et en d'autres circonstances , l'ennemi rend les honneurs à l'adversaire qui s'est bien battu , ce ne sera pas le cas ici . Ce ne peut être le cas! le dénouement est alors inéluctable.

Le dénouement

Pour ceux qui n'ont pas eu la chance de mourir au combat dans leur trou individuel , ce sera le massacre . Les Allemands , rendus furieux par une résistance qu'ils ne soupçonnaient pas et qu'ils ne comprennent pas, vont appliquer sans réserve ,voire avec une certaine délectation , compte de l'acharnement avec lequel ils vont perpétrer la tuerie (armes collective , armes individuelles et finition au canon) , les directives générales reçues du commandement quant à l'attitude à avoir envers les troupes coloniales.

Outre donc les deux officiers coloniaux , les quatre artilleurs du 405 exécutés , après s'être rendus et un certains nombre de tirailleurs achevés individuellement ou à proximité de leur poste de combat , le 19 juin à Montluzin ou aux alentours , ce seront 51 artilleurs , faits prisonniers , qui seront victimes du massacre collectif perpétré par les Allemands le 20 juin au lieu dit << vide-sac>>

Epilogue

Ils ne furent pas malheureusement les seuls , puisque sur les 226 victimes des combats qui se déroulèrent autour des nationales 6 et 7 aux environs de Lyon les 19 et 20 juin 1940,Monsieur Jean Poncet auteur de la plaquette << le Tata Sénégalais de Chasselay >> dénombre 114 exécutés . La tragédie de Chasselay s'était répétée ailleurs au même moment , dans les mêmes conditions , avec le même dénouement.

Conclusion

Parlons franc , et ne nous voilons pas pudiquement la face. nous , militaires , savons bien que des actes de barbarie de ce genre peuvent être le fait , hélas , de tous les antagonistes armés du monde , lors de circonstances spécifiques qui peuvent les faire paraître excusables aux yeux de leurs auteurs et quelquefois , à juste titre . Ils sont souvent dénoncés , après coup , par ceux-là même , qui ont permis par leur laxisme , leur politique ou leur idéologie , qu'ils puissent exister.

Pour éviter qu'ils existassent , il faut éviter d'en arriver aux conditions qui seraient susceptibles de les provoquer . Dans le cas présent , si les Allemands avaient sur tous les fronts , trouvé la même volonté de défense que celle qui a animé nos coloniaux ce 19 juin , peut-être , je dis bien peut -être , leur comportement aurait-il pu être différend . Car là réside le seul grand enseignement de ces journées : si ces combats furent vains , ils ne furent pas vains dans leur valeur intrinsèque , ils le furent tout simplement parce qu'ils étaient isolés. Les officiers , les sous-officiers , les caporaux-chefs , les caporaux et les tirailleurs de la 3éme compagnie du 25éme régiment de Tirailleurs Sénégalais et leurs camarades de combat du 405éme Régiment d'Artillerie de DCA ont voulu prouver , et ont prouvé , que l'on pouvait remplir sa mission avec la seule volonté de se battre , quels que soient l'adversaire et sa supériorité , et que l'exécution de la mission était la seule chose qui comptât au combat , quel que soit le sacrifice réclamé , fût-il suprême.

Et cela , les Allemands l'avaient très bien compris ; plus que les tirailleurs , c'est le symbole qu'ils ont voulu anéantir dans la plaine du << vide-sac>> , car au surlendemain de l'appel du Général de Gaulle le 18 juin , les coloniaux rescapés de la 3éme compagnie du 25éme RTS décidaient et devenaient les premiers résistants de France.

Nota : Rappelons que les << Cadets de Saumur >> ainsi appelés par la suite , élèves aspirants de cavalerie et du train et leurs cadres , interdire sans esprit de recul , le passage de la Loire , les 19,20,21 juin 1940 à trois divisions Allemandes appuyées par 300 pièces d'artillerie et 150 blindés.