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Cent ans de présence française en Indochine

Après l’établissement au Tonkin, en 1627,du Jésuite Alexandre de Rhodes qui inventa le quôc ngu, système de transcription alphabétique de l’écriture idéographique , puis, cent soixante plus tard, le traité d’assistance militaire signé entre Louis XVI et le régent Nguyen Anh, le Vietnam retomba dans l’oubli. La France ne s’y manifesta plus guère avant l’intervention décidée, en 1856, par Napoléon III en direction de la Cochinchine pour trois motifs : mettre fin aux persécutions antichrétiennes édictées par les successeurs de Nguyen Anh, devenu en 1802 empereur sous le nom de Gia Long ; faire pièce aux visées anglaises et américaines sur l’Extrême-Orient ; participer enfin , aux grands courants du commerce international.

A la fin de la seconde guerre de l’opium, l’amiral Rigault de Genouilly s’empare, en 1859, de Saigon, au cœur du delta du Mékong, où Napoléon III souhaite créer un comptoir permanent. C’est là que commence l’histoire de l’Indochine française. Les résistances conduisent à élargir la conquête à l’ensemble de la basse Cochinchine et au royaume du Cambodge, placé sous protectorat en 1863.Et de 1873 à 1897,la IIIème République intervient en Annam et au Tonkin. La France affronte même la Chine sur mer et sur terre. C’est l’époque des aventuriers et des conquêtes. Le protectorat sur le Vietnam est établi en 1883, et Luang Prabang (Laos) intègre , en 1894, l’Union indochinoise, créée sept  ans plus tôt.

La République colonisatrice entend « inculquer aux peuples vaincus les lois de la raison et de la science indispensable au progrès ». Souvent opposés à l’administration civile, marins et militaires, mais aussi missionnaires, s’intéressent, quant à eux, aux antiques cultures nationales de ces peuples, multipliant dès les années 1860 les études sur la géographie, les ethnies, les institutions, les mœurs, les rites. Dans le même temps, de nombreuses missions d’exploration sont lancées : celle du Mékong (juin 1866- juin 1868), avec Doudart de Lagrée et Francis Garnier, et celle du haut-Laos, avec Auguste Pavie, prélude au protectorat français sur la principauté de Luang Prabang. Le marin-archéologue Louis Delaporte se consacre, à partir de 1873, à Angkor, déjà visité en 1860 par le naturaliste Henri Mouhot. Toute cette activité a ouvert les chemins de la connaissance, qui débouchent sur la fondation de la Société des études indochinoises (1883) et celle de l’Ecole française d’Extrême-Orient (1898).

Cette lointaine Indochine se compose de trois pays : le Vietnam – lui-même constitué de la Cochinchine, de l’Annam et du Tonkin-, le Cambodge et le Laos. Mis en avant par le colonisateur, l’idéal » civilisateur » relaie l’impératif de domination. Le gouverneur général Paul Doumer (1897-1902) entreprend d’instaurer une organisation fédérale, réduisant les protectorats à un régime d’administration directe.

Dès le début, on construit pour durer dans le temps. Bourgade sortie du marécage, Saigon est érigée par les amiraux-gouverneurs en une cité miroir de la métropole et devient rapidement la « perle de l’Extrême-Orient » , tandis que Hanoi devient capitale fédérale. De grands travaux d’infrastructure sont engagés : canaux d’irrigation et de drainage, routes, ponts, ports, chemins de fer transindochinois et du Yunnam. Ils sont financés par des capitaux métropolitains, une lourde fiscalité et un monopole sur le sel, l’alcool, l’opium.

Une assistance médicale est mise en place avec la création, de 1893 à 1906, d’hôpitaux et de maternités, de l’Institut Pasteur de Saigon (1890) par le Dr Calmette, et de celui de Nhatrang (1895) par le Dr Yersin, découvreur du bacille de la peste. Alors que des liens familiaux commencent à se tisser entre colonisateurs et colonisés, le milieu colonial est traversé d’un courant libéral avec la constitution, en 1868, d’une loge maçonnique ouverte aux autochtones, et d’une section de la Ligue des droits de l’homme, en 1902, à Saigon. La population n’en est pas moins accablée par la capitation, les corvées traditionnelles et la corruption endémique des notables sur lesquels s’appuie le pouvoir colonial.

 

L’Indochine de 1920 connaît à la fois un grand essor économique et un renouveau d’agitation. Avec des investissements métropolitains qui atteignent plus de 400 millions franc-or, elle est entre les mains du capital, représenté par la Banque de l’Indochine, et le puissant Comité de l’Industrie et du Commerce. Les travaux d’infrastructure se poursuivent, l’industrie se développe, ainsi que l’hévéaculture productrice de latex-«  l’or vert ». Il en résulte l’apparition d’un prolétariat d’un nouveau type. Saigon ,où une représentation élective limitée et une presse active favorisent l’expression politique, devient un foyer révolutionnaire.

Par la voix de Bui Quang Chiêu, la bourgeoisie vietnamienne revendique l’association plutôt que l’assimilation , tandis qu’une intelligentsia de néo-lettrés ayant fait leurs études en France et nourris d’idéologie marxiste, comme Nguyen An Ninh , exprime un nationalisme moderne. Nguyen Ai Quôc, le futur Ho Chi Minh, fonde, en 1925, l’Association de la jeunesse révolutionnaire, embryon du Parti communiste indochinois qui naîtra à Hong Kong en 1930. L’ultranationaliste Viêtnam Quôc Dan Dang est créé en 1927. Durant toute la décennie, une vague de protestations, de grèves et de violences secoue la colonie. Celle-ci culmine en 1930, avec la mutinerie de Yen Bay, au Tonkin, et l’insurrection paysanne du Nghê Tinh, en Annam. Des voix s’élèvent en métropole, et même dans la colonie, pour dénoncer l’oppression et l’exploitation brutale des » coolies » dans les plantations et les mines. André Malraux fonde, en 1927, à Saigon un journal contestataire, L’Indochine.

Le gouverneur général Alexandre Varenne, envoyé par un gouvernement du cartel des Gauches, prend, en 1925, des mesures d’apaisement qui auraient pu être une amorce d’évolution politique. Mais face à la « menace rouge » , la colonie réagit avec force. A l’exposition coloniale de 1931, a Vincennes-qui célèbre l’Empire à son apogée- la reproduction en modèle réduit du temple d’Angkor, au Cambodge, fait l’admiration des visiteurs. Au même moment, se déroulent,  à Saigon, des procès de militants communistes, tandis que la répression fait en Annam des milliers de victimes.

Au cours des années 1930, communistes et trotskystes entretiennent une intense activité politique. Les seconds adoptent la voie légale des élections au Conseil municipal de Saigon, où ils obtiennent des sièges. En 1936, l’avènement en France, du front populaire suscite de grands espoirs. Revendications sociales et politiques reprennent de plus belle. La réponse est une amnistie et des mesures d’ordre social, notamment la promulgation d’un code du travail. Mais une nouvelle vague de grèves et, surtout, le projet d’un Congrès indochinois chargé d’établir un cahier de revendications font craindre une dérive révolutionnaire. Le Congrès est interdit et la répression réactivée. En novembre 1940, alors que la France a été défaite en Europe, le Comité de Cochinchine du Parti communiste indochinois déclenche une insurrection. La riposte est violente, le Comité est décapité. Le centre de gravité du mouvement révolutionnaire se déplace vers le Tonkin, où est fondé , en mai 1941, sous l’égide de Nguyen Ai Quôc, le Viêtnam Dôc Lâp Dong Minh, autrement dit la Ligue pour l’indépendance du Viêtnam- en abrégé Viêt-minh

Mais alors, les Japonais font irruption en Indochine. Disposant de moyens militaires dérisoires, la colonie est incapable de résister à la pression armée du Japon. Par un accord signé le 31 août 1941, celui-ci obtient le stationnement en nombre illimité de ses troupes sur tout le territoire, l’usage des aérodromes, et surtout, le principe-lourd de conséquences- d’une défense commune. Des accords économiques lui accordent, en outre, le statut de nation la plus favorisée avec fourniture de riz et de matières premières. L’Indochine entre dans la « sphère de prospérité de la Grande Asie orientale ». Sous l’autorité de son nouveau gouverneur-général, l’amiral Jean Decoux, elle se tiendra à l’écart de la guerre du Pacifique, déclenchée par l’attaque japonaise , le 7 décembre suivant, contre la flotte américaine à Pearl Harbor.

Sous une cordialité de façade avec le commandement nippon, Decoux maintien à bout de bras la souveraineté française sur le territoire, combat le nationalisme pro-japonais, tout en associant pleinement les populations indochinoises. Il bannit le mot  « indigène » du vocabulaire officiel, ouvre aux autochtones l’accès à des fonctions de gestion, développe l’instruction populaire et l’université de Hanoi, accorde la liberté de publier des périodiques en quôc ngu , prononce pour la première fois dans un discours le nom »Vietnam », honore les souverains des royaumes protégés, et érige Luang Prabang en royaume du Grand Laos. Il lance , enfin, de grands travaux publics : construction de routes, amélioration hydraulique du domaine agricole, et renforcement de l’hygiène. Mais fidèle à l’Etat français du maréchal Pétain, il est considéré comme un « collaborateur » des Japonais par les Alliés et la France Libre. Le  général de Gaulle envisage d’organiser en Indochine une résistance intérieure contre le Japon, mais les conditions ne s’y prêtent guère : éloignement, climat, isolement d’une colonie française très minoritaire (34 000 personnes sur une population autochtone de 26 millions environ).

En 1944, la situation se dégrade. Les bombardements aériens s’intensifient, le blocus maritime se resserre, les fournitures de riz aux Japonais et une mauvaise récolte du dixième mois provoquent la disette au Tonkin. Craignant un débarquement allié, les forces japonaises s’emparent de la colonie , le 9 mars 1945. Hormis quelques groupes, l’armée d’Indochine est anéantie. Le Japon octroie l’indépendance au Vietnam, au Cambodge et au Laos. Mais le 15 août, il capitule. Considérant « l’intégrité de l’empire comme essentiel à l’avenir de la nation » de Gaulle annonce, alors que « la France prétend recouvrer sa souveraineté en Indochine ».

L’humiliation subie par le colonisateur, le 9 mars 1945, lors du coup  de force nippon, rend le recours en arrière problématique, alors que la France sort épuisée de la guerre et de l’occupation. Elle manque singulièrement de moyens financiers et militaires et est absente de la conférence alliée de Potsdam. Réunie du 17 juillet au 2 août, celle-ci décide de confier le désarmement des troupes japonaises en Indochine aux Anglais, dans le sud, et aux Chinois du général Tchang Kaï -chek, dans le nord. Le Viet-minh s’engage dans la brèche. Le 2 septembre 1945, Ho Chi Minh proclame solennellement l’indépendance du Vietnam.

Tandis qu’un retour négocié s’effectue au Cambodge et au Laos, le corps expéditionnaire commandé par le général Leclerc parvient à ressaisir la Cochinchine et à reprendre pied en Annam, mais le Tonkin est occupé par le Viet-minh et les forces chinoises. Des pourparlers tortueux débouchent , le 6 mars 1946, sur un accord disposant que la France reconnaît le Vietnam comme Etat libre au sein de l’Union française_ nouvelle appellation de l’Empire français-, en échange de l’acceptation par Ho Chi Minh de la présence de 25 000 soldats français en place pendant cinq ans. Cet accord ne sera toutefois jamais entériné et, le 31 mars, Ho Chi Minh part pour Paris. Marqué par une incompréhension totale de part et d’autre, ce voyage se solde, le 19 septembre, par un modus vivendi signé avec le ministre de la France d’outre-mer, Marius Moutet. Le corps expéditionnaire français peut enfin débarquer au nord. Mais son face à face avec les troupes du Viet-minh débouche, en décembre, après de graves incidents à Haiphong, sur un affrontement généralisé.

Tout en attendant une issue favorable par les armes, le gouvernement français s’évertue, parallèlement, à trouver une solution politique. Mais empêtré dans l’imbroglio du jeu tripartite MRP-SFIO- PCF, et face à un Ho Chi Minh déterminé, il godille à vue pour préserver l’Union française et tenter de garder la colonie de Cochinchine. Un accord est finalement conclu avec le nouvel « interlocuteur valable » , l’ex-empereur Bao Daï : le Vietnam sera réunifié, indépendant et pourvu d’une armée nationale au sein de l’Union. Les souverains du Cambodge et du Laos, concernés par le conflit puisque le Viet-minh soutient les mouvements indépendantistes Khmer Issarak et Pathet Lao, suivront l’exemple.

Avec l’appoint d’une armée vietnamienne embryonnaire, le corps expéditionnaire français ne parvient pas, cependant, à l’emporter sur un terrain où l’adversaire est chez lui. En 1950, le conflit s’internationalise avec l’affrontement des blocs. Les Etats-Unis , engagés dans la lutte anticommuniste apportent une aide matérielle  et financière à la France, tandis que le Viet-minh peut s’appuyer sur une Chine devenue communiste. Ainsi soutenue, l’Armée populaire inflige, cette même année , au corps expéditionnaire français, le terrible revers de la route coloniale 4 (RC). Après un sursaut avec le passage éphémère du maréchal de Lattre de Tassigny, la guerre va se durcir jusqu’à la défaite finale de Dien Bien Phu. A la conférence de Genève (26 avril-21 juillet 1954), l’indépendance totale du Cambodge, du Laos et du Vietnam est internationalement reconnue, mais la répartition de ce dernier en deux états indépendants, la République démocratique du Vietnam au nord ,et la République du Vietnam, au sud, porte en germe la poursuite du conflit. Mais cette fois sans la France.

Le spectacle du monde  mars 2014