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SIGMARINGEN (Bade-Wurtemberg) – 1944 - 1945 70 ans après.

Août 1944, alors que Paris va être libéré le 25 par les chars de la 2e division blindée du général Leclerc, quelques dizaines de milliers de collaborateurs fuient de toute la France afin de trouver refuge dans l’Allemagne nazie. Chacun essaye de récupérer ses archives compromettantes. C’est la débâcle et ils se ruent sur tous les moyens de transport disponibles. Leurs points de chute, Sigmaringen, sur les rives du Danube, petite bourgade de Bade Wurtemberg, ayant conservé son aspect traditionnel, Constance et les bords du lac ou Ulm. Mais l’accueil des populations locales n’est pas toujours aussi bienveillant que les expatriés l’espèrent et les conditions de vie s’avèrent souvent plus difficiles que prévu.

Pendant 8 mois, jusqu’en mai 1945, ils vont jouer au pouvoir, reconstituant, en miniature, la France qu’ils ont quittée. Celle de Vichy, l’Etat français de Philippe Pétain, ou celle de Paris et des collaborateurs. Forts d’une conviction, « Et, si l’Allemagne n’avait pas perdu la guerre grâce à ses armes secrètes », les émigrés vont se préparer à un ultime combat, le retour dans une France libérée du « joug des communistes et des anglo-américains ». Pendant ces mois, les derniers partisans français du nazisme vont s’agiter, s’organiser, se combattre, se haïr, voir même se trahir. Entre pétainiste, collaborateurs, membre du PPF (Parti Populaire Français) de Jacques Doriot, miliciens de Joseph Darnand, membres du RNP (Rassemblement National Populaire) de Marcel Déat et autres, la lutte sera sans pitié pour prendre le pouvoir. Avec pour enjeu les quelques 2 millions de français qui se trouvent en Allemagne, prisonniers, travailleurs, sans parler des déportés résistants, juifs ou politiques.

1 - Cette France expatriée va s’organiser sur 3 niveaux.

- Au sommet, les chefs de la collaboration, ministres de l’ancien régime avec, à sa tête, un Maréchal, Philippe Pétain, un ancien premier ministre, Pierre Laval, mais également Fernand de Brinon, délégué du gouvernement français dans les territoires occupés ayant rang d’ambassadeur, Paul Marion, transfuge du parti communiste, chargé du secrétariat à la propagande, le général Bridoux, ex secrétaire d’Etat à la Guerre, puis à la Défense, Jean Luchaire, président de la Corporation nationale de la Presse française, Jean Hérold-Paquis, chroniqueur à Radio Paris (l’Angleterre, comme Carthage, sera détruite), Francis Bout de l’An, secrétaire général adjoint de la Milice française et tant d’autres qui se voient jouer un rôle.

- A un niveau inférieur, les combattants, miliciens et les SS de la division Charlemagne qui regroupe aussi tous les restes des unités françaises créées depuis 1941. Son commandement est confié au général allemand Gustav Krukenberg. Illusion d’une force de libération nationale.

- A la base, le peuple, c’est-à-dire, les 2 millions de Français qui survivent en Allemagne et qui ne rêvent que d’une chose, rentrer en France le plus rapidement possible.

2 - Comment est constituée cette population française en Allemagne.

En fait, elle se répartit en 2 groupes importants, plus un 3e les collaborateurs et un 4e, qui n’est pas reconnu par Sigmaringen, les oubliés.

- Les prisonniers sont encore 1200000 en septembre 1944. Ils ont répartis dans des camps, stalags ou oflags sur tout le territoire allemand. En principe, selon la convention de Genève, ils ne sont pas soumis à un travail quelconque. Toutefois, un certain nombre travaille à la campagne alors que d’autres sont affectés dans des usines. Ayant servis la politique de Philippe Pétain en 1940, ils vont continuer en cautionnant la politique de Sigmaringen, sans le vouloir. Ils sont placés sous la responsabilité du Service diplomatique des Prisonniers de guerre, dirigé par Georges Scapini, avec rang d’ambassadeur, grand invalide de la 1ere guerre mondiale (perte de la vision des deux yeux). Un fidèle du Maréchal.

- Les déportés du travail sont au nombre de 700000 environ en septembre 1944, parmi lesquels se trouvent environ 40000 femmes. Seuls quelques 40000 sont des travailleurs volontaires ayant répondu à l’appel de la politique de la relève mise au pont par le gouvernement de Pierre Laval. Les autres sont des requis par le STO (Service du Travail Obligatoire). La collaboration les présente comme des défenseurs pacifiques de l’Europe allemande. En réalité, les cadences de travail sont excessivement dures et ces travailleurs ne souhaitent qu’une chose, regagner la France le plus vite possible. D’autant plus qu’ils ne sont pas à l’abri des bombardements alliés. Ils sont placés sous l’autorité du Commissariat général de la main d’œuvre en Allemagne, instauré le 6 février 1943, précédant de 10 jours la loi sur le STO. Le Commissariat est dirigé par Gaston Bruneton, qui dispose d’un bureau à Paris et à Berlin. Courant octobre 1944, la Milice va essayer de noyauter ces services, sans y parvenir. De même, Marcel Déat, en sa qualité de ministre du travail, essaye de supplanter Gaston Bruneton. Toujours cette lutte sans merci.

- Les collaborateurs, qui se sont réfugiés en Allemagne, sont environ 25500, qui regroupent ceux qui sont à Sigmaringen ou dispersés en Allemagne (7000), les membres du PPF et leurs familles (5000), les Miliciens et leurs familles (10000), les membres de la LVF et des Waffen SS (3500).

- Les oubliés sont au nombre de 400000 environ, regroupant les déportés politiques (150000), les déportés de droit commun (50000) et les Alsaciens – Lorrains engagés de force dans l’armée allemande (200000). Sans parler des rescapés des camps d’extermination.

3 - Quelques évènements marquants durant cette période.

-Début août 44, Pétain et Laval, qui ne s’adresse plus la parole, chacun de leur côté essaye de se dédouaner des allemands. Echec total.

-Dimanche 20 août, Pétain est emmené en voiture en compagnie de sa femme, direction Sigmaringen via Belfort. Hébergé dans le château des Hohenzollern où se trouve déjà Laval, il se considère comme prisonnier, proteste auprès d’Hitler, mais ne démissionne pas. Ils auront tout loisir de réfléchir à leur système de défense auprès des français, en oubliant l’essentiel, la collaboration avec l’Allemagne nazie et ses lourdes conséquences.

De son côté, Laval, invité par Hitler afin de former un gouvernement, refuse.

- Fin août, Von Ribbentrop, rencontre des personnalités françaises collaborationnistes, de Brinon, Darnand, Déat, Doriot et Marion, pour former un nouveau gouvernement. Ces mêmes personnalités sont reçues par Hitler dans son bunker quelques jours après.

- Début septembre, la Délégation d’Armistice, créée le 22 juin 1940, est dissoute par les Allemands. Le gouvernement de Vichy n’existe plus. Il est remplacé par une Délégation Gouvernementale chargée des intérêts français en Allemagne, avec de Brinon, Bridoux, Darnand et Déat.

- Dimanche 1er octobre, le drapeau français flotte au-dessus du château de Sigmaringen qui devient la capitale de la France expatriée. Sur le perron, de Brinon présente son programme, avec à ses côtés, Déat, ministre du Travail, Darnand chargé de l’Intérieur et du Maintien de l’ordre, Bridoux, secrétaire d’Etat à la Défense, délégué à la Protection des prisonniers de guerre et Luchaire, commissaire à l’Information et à la Propagande. Le budget de fonctionnement est pris en charge par les finances du Reich. Sous l’impulsion de Luchaire, un quotidien, « La France », parait.

- 22 novembre, au retour d’une promenade avec Pétain, le docteur Ménetrel, dont le contentieux avec de Brinon est patent, est arrêté par la Gestapo.

- 19 décembre, une dépêche de Londres annonce la contrattaque de Von Rundstedt dans les Ardennes. L’espoir renait au sein de la communauté de Sigmaringen. C’est la grande illusion.

- 16 février 45, un contingent de 4500 hommes de la Charlemagne est transféré au camp de Hammerstein en Poméranie, chargé de défendre la Prusse orientale devant la pression soviétique. C’est la déroute pour la Charlemagne qui compte 1500 disparus dont un tiers de tués, parmi lesquels plusieurs de leurs chefs.

- 22 février, dans le village de Messkirch, une Mercedes au fanion tricolore emmène Doriot à Sigmaringen. Deux avions (non identifiés ?) surgissent au-dessus de la route et mitraillent la voiture. Doriot est tué sur le coup. Les funérailles de Doriot ont lieu 3 jours après.

- Deuxième quinzaine d’avril, les évènements se précipitent. C’est la débandade chez les principaux chefs de la collaboration en Allemagne. Chacun essaye de trouver une porte de sortie pour échapper à la justice française. Certains y parviendront, soit momentanément, soit de manière définitive et referont leur vie dans d’autres pays.

- 21 avril, Philippe Pétain et la Maréchale sont obligés de quitter Sigmaringen.

- 22 avril, des éléments avancés de la 1ere armée française arrivent à Sigmaringen.

- 24 avril, jour de son 89e anniversaire, Pétain se présente à la frontière suisse. Il transite par son territoire. Il sera le seul. Le 26, Philippe Pétain se livre aux autorités françaises à Vallorbe.

- 8 mai, Capitulation du Reich.

- 31 juillet, refoulé par le général Franco, l’avion qui avait amené Laval en Espagne le ramène à Linz, en zone américaine. Il est livré aux Français et arrive à l’aéroport du Bourget le lendemain.

4 - Epilogue - Les jugements.

- Philippe Pétain est condamné à mort et gracié. Il finit ses jours à l’île d’Yeu.

- Jean Hérold-Paquis est condamné à mort et fusillé le 3 octobre 1945.

- Joseph Darnand est condamné à mort et fusillé le 10 octobre 1945.

- Pierre Laval est condamné à mort et fusillé le 15 octobre 1945.

- Jean Luchaire est condamné à mort et fusillé le 22 février 1946.

- Fernand de Brinon est condamné à mort et fusillé le 15 avril 1947.

- Paul Marion est condamné à 10 ans de réclusion.

- Gaston Bruneton est condamné à quatre ans et demi de prison.

- Marcel Déat meurt à Turin, où il a trouvé refuge, en 1955.

- Francis Bout de l’An trouve refuge en Italie, où il meurt en 1977.

5 - Le rideau tombe. Fin de la tragi-comédie et du spectacle. Mais, est-ce si sur ?

 

G. Karsenty. (Source : Un château en Allemagne – Sigmaringen – Henri Rousso)